le 3 janvier

Romans contemporains à découvrir #04 : Sylvain Pattieu, Max Porter

Le comité de romans contemporains du 93 réunit tous les 2 mois des bibliothécaires et autres passionnés autour de romans récents, publiés le plus souvent dans l’année. Ce rendez-vous permet de découvrir et d’analyser l’édition contemporaine. Pour cette nouvelle session, je vous propose la chronique de deux des livres présentés au comité.

 

 

 


 

 

Sylvain Pattieu, Et que celui qui a soif vienne : un roman de pirates

 

Portrait  : Sylvain Pattieu, né en 1979, est un auteur français. Et que celui qui a soif vienne est son 8e livre. Agrégé et docteur en histoire , il travaille comme maître de conférences en histoire contemporaine et participe au master de création littéraire de l’université Paris 8.

Singulier dans son travail par la diversité des ses écrits et la richesse de ses oeuvres, Pattieu écrit des livres particulièrement ancrés dans le réel. Il laisse transparaître ses engagements idéologiques et politiques dans l’ensemble de son oeuvre. Ce dernier roman n’échappe pas à la règle.

 

Résumé  : C’est l’histoire de trois bateaux et de leurs équipages respectifs, un ex-négrier, un vaisseau pirate et un ancien navire marchand, naviguant entre Ancien et Nouveau Monde.

 

Critique :

Il s’agit avant tout d’un roman d’aventures. Le lecteur suit le récits de plusieurs bateaux et de leurs équipages. Il vivra aventures trépidantes, histoires d’amours et moultes rebondissements. De ce côté là, le roman de Sylvain Pattieu est un vrai roman de pirates. Ce livre est en soit un projet particulier car il s’agit aussi d’un roman contemporain. C’est donc un roman contemporain de pirates. Il rend un hommage aux livres « d’avant », ceux de son enfance. Il a voulu, pour écrire son roman, reprendre plusieurs histoires de pirates et en faire une sorte de patchwork, ce qui est parfaitement réussi. On voit les coutures de sa construction. Les incises sont réparties irrégulièrement. L’écriture est contemporaine et audacieuse ; le récit exalté. Sylvain Pattieu s’est efforcé à rendre le langage de ses pirates et de leurs contemporains riche et authentique. Ce récit est entrecoupé d’apartés de l’auteur sur sa mère, sur aujourd’hui, sur le monde contemporain. Il y met quelque chose de délicat, mais aussi un regard actuel sur les récits du passé. Le jeu est très présent dans l’écriture de Pattieu. En effet, il s’amuse à mélanger à son récit d’autres aventures de pirates. Il joue avec le souffle et le langage de ses personnages. Il tourne en dérision certains aspects de la religion, ou encore la subjectivité de l’histoire, trop souvent écrite par les vainqueurs.

 

Le génie de Sylvain Pattieu est d’avoir réussi a donner une représentation du pirate non pas comme "méchant", cruel et garant du mauvais rôle, mais comme un esprit indépendant, voulant plus de liberté face à une société capitaliste et liberticide. Son pirate est l’anarchiste d’hier. Les pirates qu’il présente sont des hommes et des femmes, porteurs d’un idéal. Pour le mener à bien, ils se détachent de la société établie. Ce détachement est, pour une partie, volontaire, pour l’autre, lié au contexte. Ainsi, les anciens esclaves noirs deviennent pirates pour retrouver leur liberté perdue.

 

 

 

Dans ce roman, Pattieu met en exergue certains thèmes  : la femme, les relations amoureuses, la religion et la politique. Ces thèmes témoignent des engagements de l’auteur, de son féminisme, sa critique de la mondialisation et celle de la hiérarchisation de la société.

 

La femme y est représentée de plusieurs manières. Elle est toujours indépendante et libre, quelque soit ses choix. Le portrait de la femme compagne du pirate, "objet de séduction", est pris à contre pied. Cette femme, potentiellement stéréotypée dans ce rôle, est ici indépendante et libre d’aimer ou de de pas aimer les personnes de son choix. L’autre modèle qu’il décrit est celui d’une femme s’étant travestie en homme pour se faire accepter dans un monde extrêmement machiste, celui des mercenaires. Son personnage importe par le combat qu’elle mène pour être pleinement reconnue, acquérir sa liberté et susciter le respect. Pattieu arrive à présenter au sein d’une société très patriarcale une situation où le sexe ne prend plus une importance hiérarchisée et où une femme peut se retrouver à diriger un équipage.

 

L’amour est traité dans ce livre comme un sujet de liberté, mais une liberté difficile à assumer. Les relations amoureuses sont codifiées, pour ces pirates, de façon à que chacun et chacune soient libres et indépendant(e)s. Le parti pris de l’auteur d’accentuer ce caractère spécifique du code des pirates va dans le sens profond de son féminisme.

 

Également très présentes dans la société de l’époque, les religions, dans leur diversité, ont une place importante dans ce roman. Elles s’expriment par des voix que trois des personnages principaux (un par récit) entend dans sa tête. Le catholicisme est représenté par deux voix, et sous les deux faces que cette religion pourrait avoir. Un personnage, prêtre exclu de l’église, entend des messages de paix, de liberté, d’amour dans sa tête, prodigués par des saints de l’église catholique. Alors qu’un autre, marchand sans pitié, cruel et vil, se fait diriger par les messages et les cris de colère d’un Jésus haineux et cruel. L’animisme africain est également présent : une vieille sorcière africaine entend et parle aux esprits. La religion dans sa diversité apporte une nuance mystérieuse aux récits composant ce roman. On ressent la fascination de l’auteur pour ce sujet. Les voix entendus sont des sortes de "fantômes", ceux de Jésus, des saints, des esprit, qui influent sur les actions et le caractère des protagonistes.

 

Enfin, ce roman est politique et surtout idéologique. Par les traits de caractère de ses personnages, par la mise en opposition avec l’impérialisme des dirigeants et des nouveaux maîtres du monde que sont les marchands, Sylvain Pattieu nous présente les pirates non pas comme des terroristes mais comme les défenseurs d’une liberté voulue. Il réfléchit, à l’aide de ses personnages, à une nouvelle République fondée sur une totale liberté et égalité de ses membres. Et il en montre la limite. L’auteur arrive superbement à susciter la réflexion chez son lecteur. On peut mettre cette construction de République idéaliste en parallèle avec le roman de Thierry Froger : Sauve qui peut (la Révolution), qui imagine comment Danton aurait créé une république idéale.

 

 

 

On se retrouve donc dans une situation où les pirates constituent une société évoluée, en avance sur le monde de leur temps. Ce pieds-de-nez aux récits de pirate habituels peut décontenancer, mais il est appuyé par des recherches sérieuses faites par l’auteur sur le sujet. Ainsi la démocratie participative, le code des pirates très respectueux, les idées libertaires sont réels. Cet aspect peut donner au roman une forme de naïveté, un côté utopique. Cette caractéristique enfantine est voulue par l’auteur et est pleinement assumée.

 

On ne peut qu’être emporté par cette fougue aventurière, entourée de pirates, aïeuls des anarchistes d’aujourd’hui. Chacune de leur réflexion, chaque pensée, chaque envie de liberté est superbement retranscrite par l’auteur.

 

A lire !

 

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Max Porter, La douleur porte un costume de plumes

 


 

Portrait  : Auteur anglais et traducteur en français, Max Porter habite aujourd’hui à Paris. C’est son premier roman.

 

Résumé  : Une mère meurt, laissant son mari et ses jumeaux seuls. Un soir, un corbeau sonne à la porte de leur appartement londonnien et s’invite chez eux. Il personnifie les sentiments de cette famille, et leurs évolutions. C’est un personnage burlesque qui les accompagne dans le deuil. L’animal est non seulement doué de parole, mais d’une verve, d’une audace et d’un sens de l’humour surprenants. Il s’est donné pour mission de leur redonner goût à la vie.

Prix Dylan Thomas 2016. Premier roman.

 

Critique  :

Ce livre aurait pu être poignant à l’excès, racontant le drame comme une plaie incurable et éternelle. Mais la présence du corbeau sert à desserrer l’étreinte et à proposer une métaphore de la douleur due au deuil. Cet exercice métaphorique est magistralement réussi par Max Porter. Tout en ressentant la détresse de la famille, le lecteur voit de l’extérieur et ressent tout à la fois l’utilité du corbeau et son rôle dans l’expiation du trop plein d’émotions. Le texte est à la fois poétique et fragmentaire. Il est court, bouleversant, touchant mais sans se répandre de bons sentiments. Tout en étant dur sur le thème du deuil, il fait l’impasse sur le pathétique et l’agacement potentiel.

A la fois burlesque et vulgaire, le roman de Porter est très juste dans le propos et le ton choisis. Il couple certaines scènes dramatiques où les enfants racontent et fantasment la disparition de leur mère, s’inventant des histoires étranges et terribles, à l’intervention du corbeau, délirant, burlesque et imagé. Ces couplages magnifiques sont aussi des exutoires pour le lecteur. Le père qui souffre, qui perd la tête, qui n’arrive plus à gérer son rôle de parent, se voit brusqué mais aussi aidé par cette babysitter inopinée. 

 

Ce livre permet l’exploration des différents sentiments liés à la mort d’un proche, et traite les différentes façons d’appréhender les choses. Par la détresse, par l’humour, par la dérision ou encore la dépression ou la folie. Il se divise en 3 voix : celle du corbeau, celle du père, celles, fusionnées, des jumeaux.

 

Le récit véhicule beaucoup de violence liée à la douleur de la perte mais se lit comme de la poésie. Les passages où le corbeau s’exprime permettent d’alléger cette douleur, de mettre de l’humour. Il prend une place métaphorique importante. Il personnifie tout ce dont on a besoin pendant un deuil.

Ce roman pourrait rappeler Les Charognards de Vanderhaegue, dans la place symbolique prise par le corbeau. Toutefois, cette place est fort différente. On peut se demander si dans Les Charognards, le corbeau ne représente pas la cause de la mort, alors qu’ici il en est à la fois le résultat et la solution. Il permet d’exprimer les sentiments provoqués par son passage.

 

Au début de la lecture, on comprend rapidement la situation du deuil familial mais la figure du corbeau est difficile à cerner. Puis, sa présence s’impose au lecteur comme essentielle et devient indispensable. La figure du corbeau est la métaphore et le symbole de ce que l’on ressent lors d’un deuil. En un sens, il contribue à l’alléger.

Sans prétendre à des vertus thérapeutiques, ce roman a le mérite de toucher, de transmettre cette sensibilité si difficile liée à la perte d’un être cher, mais sans jamais rentrer dans le larmoyant.

 

A découvrir.


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Maxime