le 17 mai

Romans contemporains à découvrir #05 : Kossi Efoui, Christian Garcin, Joachim Schnerf

Vous retrouverez dans cette chronique des romans contemporains lus et appréciés par les bibliothécaires.

 

Vous pouvez également retrouver nos précédentes chroniques littéraires :

 

- de romans contemporains : ici

 

- de romans de science fiction / fantastique : ici

 

 

 

 


 


Kossi Efoui, Cantique de l’acacia

 

 

Portrait  : Kossi Efoui est un écrivain togolais né en 1962 à Anfoin au Togo. Étudiant en philosophie à l’Université de Lomé, il prend part au mouvement de contestation du régime de Gnassingbe Eyadema. Ses activités politiques lui valent quelques ennuis avec les autorités de son pays et finissent par le contraindre à l’exil, puis à l’installation en France. Dramaturge, chroniqueur (notamment un temps pour Jeune Afrique) et romancier, il est l’un des jeunes auteurs africains les plus originaux et les plus détachés d’une certaine obligation de fidélité au panafricanisme et à la négritude qui pesait sur ses prédécesseurs. (Sources : Wikipédia)


 

Résumé  : Il s’agit de l’histoire de trois générations de femmes africaines en révolte. Joyce n’est pas encore née, mais Io-Anna a tatoué son prénom dans le bas de son dos. Pour fuir l’ordre patriarcal honni, cette dernière s’est enfuie avec Sunday le colporteur, le futur père de l’enfant. Grace, la belle-mère, est devineresse, enchanteresse et guérisseuse. (Sources : Electre)

 

 

Critique :

Ce roman parle du parcours de 3 femmes :

 

- Joyce, une ado qui a fuit avec sa famille son pays en guerre. Lors de son sauvetage en mer, elle a perdu la mémoire. Pour palier à cette perte, ses mère et grand-mère la confrontent à leurs propres souvenirs.

 

- Grace, sa grand-mère d’adoption, qui a vu la venue de Joyce dans un tabouret divinatoire, et qui lui transmet l’histoire de sa mère adoptive, lui créant ainsi de nouveaux souvenirs. Elle la guide également vers l’apprentissage de sa féminité.

 

- Io-Anna, la mère adoptive de Joyce qui, jeune, a fui sa famille et s’est émancipée. 


L’histoire se déroule dans le Golf de Guinée. Généralement, l’auteur refuse dans ses livres de nommer les pays africains, car cela lui semble avoir peu de sens (construction européenne).


L’auteur joue à la fois sur une description fidèle de ce pays innomé, mais évoque également les croyances et les légendes qui l’habitent. Grace entend les morts et devine ainsi ce qui suit. Les enfants décédés avant leur 1 an ont choisi de ne pas vivre et annoncent leur "vrai" venue sur une future grossesse : il ne faut donc pas leur faire de sépulture, ne pas les enterrer définitivement. Le roman est émaillé de critiques de l’occident, et de son influence chrétienne, mais sans que cela ne soit jamais un réquisitoire. Parallèlement, c’est un manifeste féministe que nous apporte son auteur.


Ce qui est particulièrement beau dans ce roman, ce sont ces paroles qui circulent, se mêlent. Les évocations des souvenirs, la réalité et tout ce qui appartient aux symboles se lient et s’entrecroisent tout le long de ce récit. L’écriture est belle, poétique. Le symbolique se mêle au réel. L’ensemble est fluide.

 

L’entremêlement de voix multiples des différents personnages pourrait soit être associé à une origine africaine oraliste, soit à une inspiration du Nouveau Roman européen, où les personnages sont diffus parallèlement à la destruction de l’objet individu, liée notamment aux guerres du 20e siècle. Une personne ne parait alors n’être plus grand-chose en tant que personne singulière, et cela s’exprime par l’emmêlement des voix et des êtres.

Ici aussi nous sommes en présence d’individus en fuite, malmenés.


Tout en étant un roman de l’évocation et du souvenir, ce livre permet de comprendre les rapports familiaux en Afrique et sensibilise à l’apprentissage de la féminité sous un prisme féministe.

 

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Christian Garcin, les oiseaux morts de l’Amérique

 

Portrait : Christian Garcin est un écrivain et traducteur français, né en 1959 à Marseille. Jusqu’au début des années 2000 il a exercé diverses activités professionnelles, comme guide-interprète, accompagnateur de voyages, ou enseignant de lettres en collège. En 1992, il publie son premier manuscrit, Vidas, un recueil de fictions biographiques, chez Gallimard. Il reçoit en 2012 le prix Roland-de-Jouvenel de l’Académie française pour son roman Des femmes disparaissent et le prix Roger-Caillois pour l’ensemble de son œuvre, à l’occasion de la parution de son essai Borges, de loin. Ses nombreux voyages ont, depuis des années, nourri quelques-uns de ses romans et carnets de route. Il a bénéficié en 2008 d’une Mission « Stendhal ». Christian Garcin est également traducteur de l’espagnol. (Sources : wikipedia).


Résumé  : Dans les confins de Las Vegas, des personnes en marge de la société vivotent, dont trois vétérans des guerres de Vietnam ou d’Irak. Au coeur de ce trio, Hoyt Stapleton voyage dans les livres et dans le temps, à la recherche de la mémoire et du souvenir. (Sources : Electre)

 

Critique : La plupart des romans de Garcin sont hantés par les expériences qui permettraient d’échapper à la réalité occidentale et à son pendant rationnel. Dans ce roman, l’auteur s’intéresse au rapport au temps. Il effectue un travail de vulgarisation des théories existantes sur le temps, sur le fait qu’il soit composé de différentes couches, qui permettraient des voyages temporels.


Malgré l’aspect vertigineux de ces théories, Christian Garcin accompagne suffisamment ses lecteurs pour qu’ils ne soient jamais perdus. L’ensemble du roman est très rationnel et logique. 

L’histoire se déroule dans les quartiers obscurs de Las Vegas, où l’on suit trois SDF, vétérans américains, qui cohabitent dans un container à eau. Au cœur de ce trio, Hoyt Stapleton, septuagénaire, s’intéresse particulièrement à son propre rapport au temps. Parallèlement au présent, il voyage d’abord dans le futur, étudiant minutieusement et de façon quasi exhaustive des romans de SF et des documentaires sur le sujet, qui lui permettent de créer des avenirs plausibles, puis d’y voyager intérieurement. Puis, il s’intéresse à son passé, et voyage introspectivement dans ses souvenirs, toujours à la même époque, quand il était petit garçon, auprès de sa mère. Ce « voyage » lui permet de se souvenir d’épisodes cachés, enfouis dans le plus profond de sa mémoire.


Comme dans ses romans précédents, on retrouve ici tous les codes du roman américain, jouant à la fois sur les clichés et sur l’évocation de l’histoire et de l’environnement typiques et/ou stéréotypés de ce continent.

Ce roman de l’évocation, du souvenir, est à la fois beau, poétique et accessible à tous et à toutes. 


Il peut par ailleurs être mis en parallèle avec le roman de l’auteur américain Charles Yu : Guide de survie pour le voyageur du temps amateur , paru aux éditions Aux forges de vulcain en 2017. En effet, ce dernier évoque le voyage temporel dans les souvenirs même du narrateur. Sauf, que cette fois, le roman est vertigineux et délirant, et il est difficile de distinguer ce qui a trait à l’esprit, à la SF ou aux théories du rapport au temps. Vous pouvez retrouver la chronique de ce roman ici.


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Joachin Schnerf, Cette nuit

 

Portrait : Joachim Schnerf est né en 1987 à Strasbourg. Il vit actuellement à Paris où il est éditeur de littérature étrangère. Il a écrit un premier roman, Mon sang à l’étude, aux Éditions de l’Olivier.

Résumé : Salomon, un vieil homme, fête pour la première fois la Pessah sans son épouse, Sarah. Les souvenirs ressurgissent et dessinent le portrait d’une famille haute en couleur.

 

Critique :

Nous sommes dans une famille juive. Le narrateur est un vieil homme, survivant d’Auswitsch et en deuil de sa femme adorée, Sarah. Il se remémore, cette nuit, les repas de Seder, rituel hautement symbolique propre à la fête de Pessah (pâque juive), visant à faire revivre à ses participant.e.s, en particulier les enfants, la fuite d’Egypte du peuple juif et l’accession soudaine à la liberté après les années d’esclavage.

 

Cette nuit, il pense au prochain Seder, demain, qui sera le premier sans Sarah. Chaque Seder est un spectacle, tant la famille réunie pour ce moment important est composée de personnages caractériels. Ils ont deux filles : Michelle, irascible et tyrannique, et Denise, devenue alcoolique à force d’être "écrasée" par sa sœur. Leurs maris sont également de sacrés personnages : l’un, Patrick, ashkénaze, « le type de juif qui ne veut de problème avec personne, qui préférerait se faire tatouer une croix gammée sur le front plutôt que demander à un gamin de baisser le volume de sa radio » dixit le narrateur, est pris de diarrhées nerveuses dès qu’un conflit s’installe. Quant à l’autre, Pinah, il est séfarade et a tendance à inventer et enjoliver toutes sortes d’histoires qui lui seraient arrivées. Enfin, il y a Tania et Samuel, les petits enfants. L’une est militante, vindicative, pro-Palestine. L’autre est une caricature de l’adolescent, plus intéressé par les vidéos de son smartphone que par les traditions ancestrales. Et puis, il y a la correspondante allemande et arabe de Tania, qui assiste à un Seder, et qui ne sait pas où se mettre entre l’humour concentrationnaire du grand-père et les disputes sur le conflit israëlo-palestinien provoquées par Tania. Le schéma familial se crée tout au long du roman.

 

L’ensemble est équilibré grâce à la forte présence d’humour dans ce roman. L’humour concentrationnaire de Salomon, quoique grinçant, rend l’ensemble extrêmement drôle. Le livre est bourré d’anecdotes à la fois belles et drôles.

 

Le roman est sur l’absence, le souvenir, l’évocation. Il exprime le désarroi du deuil. La famille est décrite comme une névrose absolue.

 

L’évocation de ce premier repas sans Sarah à venir, sans que jamais il n’arrive, fait de ce roman une fable de la littérature.

 

Ces souvenirs de la Pessah, entremêlés de l’évocation de sa femme, rendent l’ensemble beau, touchant et poétique. Et, cerise sur le gâteau, on rit !

 

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