le 1er juillet 2016

Romans contemporains à découvrir #03 : Emmanuel Régniez, Patrice Blouin , Lucie Taëb

Le comité de romans contemporains du 93 réunit tous les 2 mois des bibliothécaires et autres passionnés autour de romans récents, publiés le plus souvent dans l’année. Ce rendez-vous permet de découvrir et d’analyser l’édition contemporaine. Pour cette nouvelle session, je vous propose une chronique sur trois livres du comité qui m’ont paru intéressants.

 

 

 

 


 

 



Notre château, Emmanuel Régniez. Le Tripode

 

L’auteur  : Emmanuel Régniez est né en 1971 à Paris. Il a écrit précédemment L’ABC du gothique. Il est aujourd’hui libraire, et Notre Chateau est son premier roman.

 

Résumé : Un frère et une sœur vivent reclus depuis des années dans la demeure familiale qu’ils ont baptisée Notre Château. La seule exception à cet isolement est la visite du jeune garçon chaque semaine à la librairie du centre-ville. Mais au cours d’une de ces sorties hebdomadaires, il aperçoit sa sœur dans un bus de la ligne 39.

 

Ce roman propose plusieurs lectures possibles. Qualifié par l’éditeur de roman gothique, il nous amène dans une ambiance fantasmagorique, mystérieuse et inquiétante. Comparé à Shining de Kubrick ou aux Autres d’Amenabar, il a comme différence notable une certaine absurdité dans le discours, fait de répétitions de type autistique. Ces répétitions servent à retranscrire la maladie du narrateur. On a alors l’impression de se trouver dans la tête d’un malade mental, d’une personne matraquée. Le narrateur est un des personnages principaux de ce roman, il se nomme Octave et la vie qu’il mène avec sa soeur Véra nous apprend toute l’étendu de sa folie.

 

Octave et Vera vivent dans une même demeure qu’ils nomment "Notre Chateau". Cette maison a été léguée à leurs parents sans que ceux-ci n’aient le droit d’ "en jouir". Les parents décédés dans un étrange accident de voiture, leurs enfants peuvent "jouir" de cette étrange maison. La demeure représente une grande partie du mystère angoissant du roman. Elle semble habitée d’une force propre, et être en lien avec Octave. Le lien créé entre ce personnage et cette maison parait indestructible, profond et particulièrement malsain. Il y a une sorte de dépendance. Et, tout le long du roman, Octave fera tout pour montrer et justifier leur appartenance exclusive à "leur château".

Par ailleurs, le rapport au désir transparaît régulièrement dans le texte, notamment par le choix du lexique. L’utilisation de "jouir" en parlant de la demeure par exemple, mot que Véra n’apprécie pas. Ou encore, lorsque Octave dit qu’il aime quand sa soeur parle des livres qu’elle "désire ardemment lire". On a donc une présence du désir. Désir d’Octave pour sa soeur. Désir malsain que subit Véra. Ainsi, alors que le rapport incestueux qu’Octave entretient avec sa soeur est assez clair, le fait que ce dernier séquestre Véra est plus subtilement amené. Pourtant, sa sœur représente une rupture dans sa folie. Elle l’emmène dans la réalité. Ce qui provoque une crise qui va aller crescendo et nous montrer petit à petit le désastre de sa folie. Ainsi, les obsessions du narrateur Octave, rendu par les répétitions d’un certain lexique, nous permettent de comprendre toute l’étendue de sa maladie mentale. Et crée un climat propice à faire ressentir au lecteur une ambiance bizarre et inquiétante.

 

Obsédant et angoissant, ce roman transporte complètement le lecteur dans le monde malade du narrateur. On ne sait plus s’il s’agit de folie ou de magie, là où des éléments illogiques apparaissent ou disparaissent, où le narrateur fou choisit les informations qu’il donne. Son point de vue est unique, et le lecteur ne peut se raccrocher qu’à ses dire, qu’à sa façon de voir, d’interpréter les choses. Il est donc difficile de se faire une interprétation propre de ce qu’il se passe. L’analyse est "polluée" par la partialité du narrateur.

 

Enfin, c’est un roman qui va à l’encontre du réalisme. On navigue dans un monde bizarre, mais sans savoir s’il s’agit du réel ou du fantastique. Mais le réalisme en est éloigné. On peut y retrouver un esprit à la Beckett, même si le style en est très différent..

 

 A lire absolument.

 

Ce roman a été adapté en lecture musicale :

 


 

 

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Avis d’un lecteur, le 06 juillet 2016 :

"La lecture de ce roman m’a laissé un goût amer. En fait ce livre n’est qu’une compilation de situations piochées dans les grands romans du genre gothique. L’auteur ne s’en cache pas et en dresse même la liste à la fin de ce son ouvrage."

 

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Magie industrielle, Patrice Blouin. Hélium

 

L’auteur  : Patrice Blouin est critique de cinéma et professeur d’Histoire des idées à la Villa Arson. Il a publié de nombreux articles dans différentes revues et magazines, un ouvrage sur Chaplin, un premier roman, Tino et Tina et un double essai aux Jeux Olympiques et au Tour de France.

 

Résumé :

Un spectateur assidu de block-busters vit littéralement les effets spéciaux de ses films préférés : déplacements aériens, enlisements, vision nocturne, souffle de glace, métamorphoses, etc.

 

"J’ai toute une collection d’yeux. Et de nerfs optiques. Une paire différente pour chaque moment de la journée. Et selon les choses à faire."

 

L’auteur a fait ici tout un travail sur le mash-up. Il prend des morceaux de scènes de block-busters, les colle, les mélange, les étire ou les raccourcit. Le résultat est étonnant et donne une expérience de lecture assez unique.

Ce livre vous permettra, par exemple, de revivre autrement des films tels que Jurassic Park, Alien, Titanic, Transformers, Spider-Man, Star Trek, et beaucoup d’autres encore. L’auteur ne précise pas de quel film il parle, dans quel film il emmène le lecteur. Il déconstruit et reconstruit, il crée de nouvelles sensations en utilisant ces blok-busters comme de la matière brute.

Il arrive à créer ou à retransmettre tout un imaginaire en une seule phrase : l’effet est impressionnant. Ainsi, il condense son propos, résumant un film entier en quelques lignes. Il crée un effet explosif chez le lecteur, assez marquant et extraordinaire (dans son sens premier).

 

Le livre est à mi-chemin entre le récit et la poésie. Il crée une identification forte, embrassant toutes les possibilités imaginables.

 

Il prend les films, et donc l’imaginaire au sérieux. L’auteur les utilise pour faire vivre des expériences non humaines. C’est à dire que le lecteur ne vit plus l’expérience du film mais est le film. Il est chaque décor, chaque personnage, chaque effet spécial, chaque musique. Il est tout et rien à la fois. Il se confond à l’oeuvre. Et ce faisant, l’auteur interroge la façon dont les films perturbent la pratique traditionnelle de lecture.

 

De plus, il y a une ambiguïté dans le sens du « je suis », qui traditionnellement marque l’individu et qui, ici, est éclaté par le reste du livre. C’est un « je suis » comme spectateur, mais aussi un « je suis » le cinéma. Le « je » qui exprime la multitude de possibilités d’identification du cinéma.

 

Mais cela rend parfois difficile le fait de savoir si le narrateur parle en tant que spectateur ou s’il a un propos extérieur sur le film. On ne sait plus qui est narrateur, quel est son rôle, quelle est sa place. Le livre nous emmène dans une course folle où l’on se demande si l’on est dans le film ou à l’extérieur du film.

 

Ce livre a une posture assez unique. Il n’y a pas d’équivalent. Il n’y a ici pas de discours, ni d’analyse, ni de critique. Il montre la façon dont on peut transformer la vision que l’on peut avoir d’un film.

 

En termes d’écriture, ce livre est très bien écrit, ce qui rend un ensemble magnifique.

 

 

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Safe, Lucie Taïeb. Editions de l’ogre

 

L’auteur  : Lucie Taïeb est poète et traductrice. Elle est née le 6 décembre 1977. Agrégée d’allemand et titulaire d’un doctorat en littérature comparée, elle est aujourd’hui maître de conférence à l’université de Brest. 

 

Résumé :

Une femme se réveille seule dans une pièce blanche et close, une autre marche au bord d’une falaise et tente d’éviter l’homme qui vient vers elle, une troisième est placée en quarantaine, atteinte d’une étrange syphilis. Un récit qui traite des peurs abstraites, du dehors, du vide, de l’autre.

 

Safe n’est pas ce qu’on pourrait appeler un livre « facile ». Il est dense. Il s’intéresse davantage à la qualité littéraire qu’à son sujet. Et sa construction est inhabituelle. Le premier chapitre vient, par exemple, clôturer le livre. Et l’écriture est très dense.

 

Mais c’est très beau. L’écriture, très agréable, dégage une belle sonorité et a une rythmique riche.

 

Ce livre traite, par le biais de la littérature, de la crainte du monde extérieur. Il parle de ce qui s’accumule pour te détruire de plus en plus. Ce n’est pas un livre politique, mais un fil de colère. La colère est latente, jamais résignée.

 

Peu de personnes sont nommées, et on peut se demander s’il n’y a qu’un seul narrateur. Mais la langue est toujours la même, toujours belle tout le long du livre.

 

C’est ce genre de livre à lire et à relire, mais qui ne se prend pas forcément d’une traite. On peut le lâcher, en digérer une partie, puis le reprendre doucement, plus tard.

 

 

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Maxime