le 23 septembre 2015

I-chroniques : critiques littéraires de mondes imaginaires

La vague montante, de Marion Zimmer Bradley

La vague montante,
Marion Zimmer Bradley,
Le passager clandestin, 2013


 

Cinq siècles après le départ du premier vaisseau intergalactique parti à la conquête du Centaure, les descendants de son équipage reviennent sur terre, prêts à annoncer la réussite de cette ancienne expédition. Alors qu’ils s’attendaient à être accueillis comme des héros et à trouver l’aboutissement d’une très haute technologie, ils sont reçus dans une certaine indifférence et, pire encore, les habitants de la planète bleue semblent avoir opté pour un retour à la terre. Ainsi, les concepts d’Etat ou de nation n’ont plus cours. Et la science semble avoir laissé place à une économie jugée par les nouveaux arrivants comme « primitive », fondée sur l’individu, la commune et l’artisanat. Étonnement, doute et effroi vont saisir Brian et son équipage. Mais presque tous les membres du vaisseau vont comprendre petit à petit que ces hommes et ces femmes ont réussi à créer une société utopique.

 

 

Cette nouvelle, bien qu’écrite en 1955, aurait pu paraître aujourd’hui tant son propos est vrai et pertinent ! Ne vous attendez ici à un déploiement de technologies, exposant les dernières découvertes, des robots hyper sophistiqués ou des vaisseaux sans limites. Ici, c’est d’une utopie du retour à la terre, aux sources, dont il est question. L’homme doit pouvoir choisir sa vie, son métier. L’argent est aboli. L’Etat, une entité du passé. A travers les propos de Fortisher, représentant de cette nouvelle civilisation, l’auteure fustige cette « fuite en avant », poussant les hommes à vouloir toujours plus, à accumuler les conquêtes, à chercher éternellement l’accumulation de gains et de croissance infinie. Marion Zimmer Bradley incite son lecteur à repenser la société, à remettre en cause l’omniprésence de la science qui n’est plus un moyen, mais une fin en soi. Le talent de cette auteure est, en ciblant la société des années 50, de parler à notre génération, celle du XXIe siècle. Son propos est plus que jamais pertinent et actuel. La science est ici qualifiée de « jouet de groupes d’influence, de soi-disant éducateurs, de fanatiques, d’adolescents, d’exhibitionnistes égocentriques (…) », ciblant et critiquant tout particulièrement son usage financier et mercantile. La science n’y est plus vue comme un bienfait pour l’humanité mais comme quelque chose qui a fini par pervertir les humains. De plus, les hommes et femmes de notre civilisation sont régulièrement qualifiés de « barbares », jouant ainsi sur un inversement de sens. Comment ne pas reformuler les mêmes critiques à l’égard de notre société actuelle lorsque l’on voit les abus du capital, de l’hyper-technologie et les problèmes écologiques et humains qui en découlent ?

 


 

Seul bémol à ce récit : le propos attendu de cette auteure réputée féministe en est absent. Bradley décrit dans sa société parfaite une femme reléguée au rang d’inférieure à l’homme, acculée à des tâches ménagères. Ces idées reviennent régulièrement, l’auteure critiquant même parfois ouvertement des concepts tels que la contraception, en expliquant que la science « donnait aux femmes la possibilité de ne pas avoir des enfants qu’elles ne désiraient pas de toute façon, tant et si bien que personne ne procréait plus (...)". La place de la femme dans cette société n’est pas claire. Le propos semble critiquer une trop grande égalité, jugée comme absurde, l’homme et la femme étant différents par nature.

Enfin, ce flou est accentué par l’activité de la femme à la fin de l’ouvrage, proche de l’homme, alors qu’elle en est complètement éloignée durant le reste de l’histoire. Cette nouvelle aurait pu être la suite du Ravage de Barjavel, où la société technologique s’est écroulée faute d’électricité et où la femm e est enfin reléguée à sa soi-disant place, c’est-à-dire à celle de ménagère et de nourricière. Cet aspect de fond peut paraitre étonnant de la part d’une auteure que Damon Knight et d’aucuns jugent féministe. L’ambiguïté moderniste pourrait alors résulter d’un cynisme subtil de l’auteure. La femme, en égalité avec l’homme seulement par l’aboutissement de la science, céderait la place à une conception plus archaïque d’inégalité dans une société où la ruralité primerait.


  Les glaneuses, Millet Jean-François (1814-1875), Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Jean Schormans


 

En plus de nous donner une histoire intéressante, l’auteure nous fait profiter de son talent d’écriture. Celle-ci est claire, limpide, tranchante. Le livre se lit tel un fil, parfaitement tissé. La traduction accomplit parfaitement son rôle, soulignant tout le talent de l’auteure. Je vous invite fortement à vous emparer de cette nouvelle, pour le plaisir qu’on peut prendre à la lire et pour la réflexion essentielle et existentialiste qu’elle amène.

 

Retrouvez la bibliographie de Marion Zimmer Bradley ici

et pour emprunter son livre c’est ici  !



Autres célèbres auteures de science-fiction :

- Catherine L. Moore (1911-1987)


 








- Andre Norton (1912-2005)











- Leigh Brackett (1915-1978)












- Zenna Henderson (1917-1983)


- Judith Merril (1923-1997)











- Anne McCaffrey (1926-2011)


- Ursula Le Guin (née en 1929)













 


Plusieurs événements ont pu inspirer Marion Zimmer Bradley pour l’écriture de sa nouvelle, parue en février 1955 :


- la guerre froide

- le développement des technologies du nucléaire, de l’armement et de l’aéronautique

- publication du traité La science, la liberté et la paix d’Aldous Huxley en 1946

- "Grand smog de Londres" en 1952

- Projet Orbiter en 1954

- parution de la technique ou l’enjeu du siècle de Jacques Ellul en 1954


 


Autres avis sur La Vague Montante :


- les critiques des internautes de Babelio

- avis du blog : Les histoires de Lullaby

- avis du Belial

- billet de Jean-Guillaume Lanuque

- et la critique des Naufragés volontaires

 

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Maxime