le 30 mai

Guide de survie pour le voyageur du temps amateur, Charles Yu / I-chronique #3

Vous retrouverez dans cette chronique des critiques de romans de science-fiction, fantastiques ou de fantasy. Un dossier thématique suit systématiquement les chroniques.

 

Vous pouvez également retrouver nos précédentes chroniques littéraires :

 

- de romans contemporains : ici

 

- de romans de science fiction / fantastique : ici

 


 

Auteur : Charles Yu n’est pas que le personnage principal de ce roman, il en est également l’auteur ! Marié et père de deux enfants, le Taiwano-Américain habite à Los Angeles avec sa famille. Il a écrit plusieurs recueils de nouvelles, et son travail a déjà été publié dans le New York Times, Playboy, et Slate.


 

Résumé : Charles Yu, spécialiste de science-fiction appliquée, est devenu réparateur de machines à voyager dans le temps. Un jour, il se tire dessus et se retrouve piégé dans une boucle temporelle. Premier roman.

 

 

Critiques :

 

Façon "Twitter" : Fun et délire, à la fois absurde et touchant. Un monde SF, prenant la source de sa magie à la langue, comme vous n’en verrez pas de sitôt !

 

Façon "facebook" : Charles Yu, fils de l’inventeur de la machine à voyager dans le temps et réparateur de ces dernières, se retrouve dans une boucle temporelle après avoir tiré sur son double temporel. Mais, ouf !, son futur lui a écrit par la pensée un livre qui va le sortir de là : le livre que vous tenez entre vos mains !

C’est tordu, c’est bizarre et ça transgresse les codes du genre. La SF devient une discipline à part entière. Les mots, les règles grammaticales régissent les mondes. C’est profond, puissant ; la relation père-fils est omniprésente et touchante. Petit à petit, le roman dévoile ses clefs de compréhension, et à condition de s’accrocher un minimum, la logique de cet étrange monde est progressivement révélée au lecteur.

 

 

Façon "j’ai le temps" : Surtout, ne vous arrêtez pas au titre, ni à la couverture ! Sous des allures caricaturales, absurdes, bizarres et très science-fictionnelles, ce roman ne l’est pas tant que ça. Le monde, les mondes, qu’ils soient futuristes ou parallèles ne sont qu’un prétexte. Ils construisent l’environnement, l’espace. Contrairement à beaucoup de livres de SF, il ne s’agit pas ici de développement technologique, mais plutôt de développement cognitif et grammatical. Non, ne fuyez pas ! Rien de didactique là-dedans, je vous rassure. La grammaire délimite simplement les règles qui régissent ce monde science-fictionnel et le principe de voyage dans le temps.

 

En parallèle de la description de cet univers, nous suivons les aventures du non-aventurier Charles Yu, réparateur de machine à voyager dans le temps. Le père de Charles est l’inventeur du principe de cette machine. Et c’est ça qui va être réellement important dans ce roman. Cette relation père-fils, omniprésente, met en exergue leurs difficultés respectives. Ce mal-être ressenti par le narrateur est dû au complexe que son père soit un génie tout en étant, tout en ne pouvant pas, être reconnu, sans pouvoir jamais réussir. L’éternelle famille ratée, qui a frôlé la réussite. Les souvenirs ressurgissent tout le long du livre et nous permettent de mieux comprendre le reste.

 


 

Qui est Ch arles Yu ?! Imaginez un réparateur de machines futuriste, amoureux de son IA, s’inventant un ami canin imaginaire et passant sa vie dans un placard à balais voyageant dans le temps ! Le repli est choisi, volontaire. Surtout, ne pas faire de vagues, et obéir à son employeur, programme informatique se prenant pour un vrai être humain. Il voyage d’univers en univers, portant assistance à des voyageurs buggés dans le système, à force de vouloir transgresser les règles élémentaires du voyage dans le temps. Charles Yu parle de lui, parle à la première personne. Le narrateur se confond à un auteur s’auto-fantasmant et au personnage principal.

 

« Au final, j’ai vu tout ce qui pouvait mal se passer, toute la panoplie de problématiques associées au voyage dans le temps à l’ère moderne. A force de bosser dans ce domaine, on finit par se rendre compte de ce qu’on fait vraiment. Tout ça, c’est une histoire de mal-être. Je suis dans le business du mal-être. ».

 

 

Le livre transcende le genre, l’utilisant comme prétexte d’une réflexion sur la notion du temps, du désir si fort de revenir en arrière, de réparer nos erreurs. Charles Yu aussi est dans cette situation. Il est à la fois sauveteur de ces désespérés et à la fois potentiellement son propre client. Il est à la recherche de son père, disparu. On en saura pas beaucoup plus, même si le roman nous distille tout au long de son cours quelques indices. 

 

 

 

Cerise sur le gâteau, on rit pendant toute la lecture de ce livre. L’absurdité est présente et vivace. Parsemé d’humour et de sensibilité, il exprime également une critique de notre société, en parallèle de sa réflexion sur le principe du temps. L’idée même du présent est discutée et remise en cause, puisque Charles Yu vit dans un présent perpétuel depuis 10 ans. La critique de la société ressort surtout par les conditions de vie – et de reconnaissance professionnelle – du père de Charles Yu, ne sachant pas se « vendre » et pensant réussir sa vie grâce à l’invention à laquelle il a consacré sa vie. La chute sera lourde et profonde, et se ressentira tout au long de la pensée du personnage principal.

 

 

Après son auto-assassinat, qui va le conduire à une boucle temporelle difficilement appréhensible, le livre, ce livre, le guide de survie, écrit par la pensée par le futur Charles Yu, est trouvé par le Charles Yu du présent relatif. Ce guide est à la fois l’expression personnelle de Charles Yu, et un livre technique expliquant ce monde, l’UM31, pour Univers Mineur 31.

 

L’écriture de l’auteur, ou du moins sa traduction, est de grande qualité. Enchaînement de longues phrases parfaitement construites, et des ensembles de mots minimalistes, l’auteur crée une vrai dynamique, un rythme nous entraînant et rendant l’ensemble passionnant. La répétitivité, l’enchainement rapide, permet de mettre en exergue l’absurdité voulue par l’auteur. Enfin, ce dernier arrive avec brio à alterner l’histoire, l’avis de son personnage et ses propres commentaires métaphysiques ou tout simplement remarques anodines sur son propre monde. On se demande même parfois qui, de l’auteur ou du narrateur, parle :

 

« C’est ma mère qui m’a appris la grammaire. Elle la maîtrisait bien, compte tenu du fait que ce n’était pas sa langue maternelle et qu’elle n’avait même jamais appris l’anglais avant d’arriver ici. Comme mon père, elle venait de cette petite île perdue dans le réel où ils parlaient leur langue, une langue privée, familiale, en plus de la langue officielle enseignée par les nationalistes à l’école, et du coup, ma langue, la seule que je sache parler, était en fait pour elle une troisième langue qui n’était même pas proche des autres. »

 

Ce roman se caractérise par son humour, mais également par une certaine tristesse. Elle nous accompagne tout le long de la lecture, et témoigne du caractère autobiographique, à la fois touchant et sensible, de ce récit. Elle s’exprime par la nostalgie de l’auteur, par ses souvenirs d’enfance, partagés avec le narrateur, par l’émotion véhiculée constamment. L’équilibre est presque parfait.

 

Pour résumer, ce livre parle de la recherche du père perdu, s’exprimant dans un futur science-fictionnel, et proposant une réflexion métaphysique sur le rapport au temps.

 

On en parle :

 

- http://www.undernierlivre.net/guide-de-survie-charles-yu/

 

- http://unpapillondanslalune.blogspot.fr/2016/08/guide-de-survie-pour-voyageur-du-temps.html

 

- http://www.20minutes.fr/livres/2005411-20170131-dernier-livre-charles-yu-bidouille-machine-voyager-temps

 

 Retrouvez le nouveau livre de Charles Yu prochainement à la médiathèque :

 

- Super-héros de troisième division, aux Forges de Vulcain

 


 

 

Le voyage dans le temps dans la littérature

 

 

Thème récurrent des livres de science-fiction, le voyage dans le temps fascine et interpelle. Bien qu’exploité principalement depuis le XIXe siècle, il fut déjà évoqué antérieurement, notamment dans le cycle arthurien, ou encore chez Shakespeare dans sa pièce La Tempête. Toutefois, le genre a réellement explosé au cours du XXe siècle, avec nombre d’études scientifiques, romans, bandes-dessinées et films.

 

Fantasme ou possibilité ?

 

La théorie de la relativité telle que proposée par Albert Einstein autorise théoriquement des bonds temporels (pour quelques heures de voyage à une vitesse proche de la lumière dans l’espace, plusieurs années s’écoulerait sur Terre), ce serait uniquement dans le futur, et sans aucun moyen de revenir en arrière.

 

On s’accorde pour dire que le voyage dans le temps tel que perçu dans l’imaginaire collectif est scientifiquement impossible. Cela n’a pas empêché, loin de là, une floraison d’œuvres, principalement de science-fiction, sur le sujet.

 

Les oeuvres sur ce sujet dans le fonds de la médiathèque

 

- La machine à explorer le temps, H.G. Wells, 1885 : Convaincu que la durée est une quatrième dimension de même nature que la longueur, la largeur et la hauteur, un explorateur du temps construit une extraordinaire machine qui lui permettra de se déplacer à travers les siècles. Roman fondateur sur le voyage temporel publié en 1895. Plus proche du récit d’anticipation, avec une vision sombre du futur humain, le héros ne peut en aucun cas modifier le passé, le temps est linéaire et immuable.

 

R WELL

 

- Le Voyageur imprudent, René Barjavel, 1944 : Pendant la Seconde Guerre mondiale, Saint-Menoux, un jeune et brillant mathématicien, rencontre Noël Essaillon, un vieux savant infirme. Celui-ci est parvenu à percer les mystères du Temps et l’invite à participer à ses travaux. Saint-Menoux voyage ainsi du XVIIIe siècle à l’an 100 000, ce qui n’est pas sans risque. Dans ce roman apparait la notion de paradoxe temporel, qui pose la question : "Que se passerait-il si je revenais dans le temps et tuais mon grand-père ?" Différentes solutions ont été proposées, de la création d’un univers parallèle (théorie des multivers) à la compensation temporelle, qui établit que le tissu temporel réparerait de lui-même les "dégâts" commis d’une façon ou d’une autre, théorie portée entre autre par Poul Anderson, en passant par la théorie de l’extinction du temps  : un paradoxe temporel signifierait tout simplement la disparition de l’univers !

 

R BARJ

 

- La patrouille du temps, Poul Anderson, 1960 : Depuis l’invention du voyage dans le temps, l’humanité a radicalement changé. Afin d’éviter toute dérive et tout danger, elle a mis sur pied une patrouille du temps ayant pour mission de préserver l’histoire et de mieux la connaître. Les autres nouvelles de ce recueil sont : Le grand roi, Les chutes de Gibraltar, Echec aux Mongols, et L’autre univers.

 

R ANDE

 

- Les déportés du Cambrien, Robert Silverberg, 1968 : Des révolutionnaires sont arrêtés et déportés dans le passé, à l’époque de l’ère primaire et du Cambrien. Un milliard d’années avant notre ère, dans un monde où l’eau et les océans règnent encore sur la planète. Tandis que tous sombrent progressivement dans la folie, l’énigmatique Lew Hahn est déporté à son tour...

 

R SILV

 

- La brèche, de Christophe Lambert, 2006 : En 2060, un groupe privé envoie des journalistes dans le passé pour filmer des événements marquants du XXe siècle. Ils décident d’envoyer deux hommes, Gary Hendershot et Mitchell Kotlowitz, assister au débarquement de Normandie en 1944. Mais Kotlowitz commet une erreur en évitant une balle qui vient tuer un général connu pour la bataille qu’il livrera des années plus tard. Le voyage dans le temps dans son utilisation mercantile par le show-business !

 

R LAMB

 

- Black-out, de Connie Willis, 2012  : En 2060, les voyages dans le temps sont devenus chose courante et de nombreux historiens partent en mission. Mais, soudain, le labo des voyages temporels les annule tous et modifie les programmes. Le plus terrible, c’est cette impression que l’histoire elle-même échappe à tout contrôle. La règle d’or établissant que nul ne peut modifier le passé semble ne plus être valable.

 

R WILL

 

- 22/11/63, de Stephen King, 2013 : 2011. Al, propriétaire d’un restaurant au fond duquel se trouve une fissure temporelle permettant de se transporter en 1958, cherche à trouver un moyen d’empêcher l’assassinat du président Kennedy. Sur le point de mourir, il décide de passer le flambeau à son ami Jake. Ce dernier va alors se retrouver dans les années 1960 et découvrir qu’altérer l’histoire peut avoir de graves conséquences.

 

R KING

 

- Les Lumineuses, Lauren Beukes, 2013 : Chicago, 1931. Traqué par la police Harper Curtis, un marginal violent, se cache dans une maison abandonnée. A l’intérieur, il voit des visages de femmes, auréolés de lumière. Il comprend qu’il doit les trouver... et les tuer. Harper découvre que, grâce à cette demeure, il peut voyager dans le temps. Débute alors sa croisade meurtrière à travers le XXe siècle. Mais une de ses victimes survivra..

 

 R BEUK

 

- Les Oiseaux morts de l’Amérique, Christian Garcin, 2018  : Dans les confins de Las Vegas, des personnes en marge de la société vivotent, dont trois vétérans des guerres de Vietnam ou d’Irak. Au coeur de ce trio, Hoyt Stapleton voyage dans les livres et dans le temps, à la recherche de la mémoire et du souvenir.

 

  R GARC

 

Retrouvez sa critique ici.